J’peux pas, j’ai chômage ! Quand les périodes d’inactivité sont une force. Rencontre avec Aurélie Montheard !

On est tombés par hasard sur Aurélie dans les méandres d’Instagram, et son compte “J’peux pas, j’ai chômage” a tout de suite capté notre attention. A l’heure où l’on ne jure que par l’entrepreneuriat, la reconversion, le freelancing, le nomadisme digital… la valorisation du statut de chômeur nous a beaucoup intrigués ! Loin d’être une énième “profiteuse du système” (apparemment, pour certains, on serait un pays d’assistés), Aurélie valorise au contraire une approche constructive des périodes de chômage comme des temps nécessaires et extrêmement constructifs dans la construction de soi. On la laisse vous expliquer tout ça à travers une interview très riche ! 

 

Hello Aurélie ! Peux-tu te présenter rapidement ?

Je viens tout juste d’avoir 29 ans, je vis en région parisienne et je suis au chômage depuis bientôt 6 mois. Après plus de 5 ans d’expérience professionnelle en marketing digital, dans le secteur du tourisme, puis dans des ONG, j’ai décidé de tout arrêter. L’envie de trouver une voie professionnelle épanouissante et alignée avec mes valeurs était devenue bien trop importante.

Le contexte télétravail/ confinement/couvre-feu a été un vrai déclic dans mon cheminement professionnel et m’a fait réaliser que je voulais donner plus de sens à ce que je faisais. J’ai donc enchaîné bilan de compétences, déménagement en banlieue et inscription à Pôle emploi.

Aujourd’hui, je prends le temps de trouver la voie qui me convient le mieux et je suis convaincue que je ne veux plus passer toutes mes journées derrière un ordi à parler budget, plan média et autres jargons marketing. Je me suis rendu compte que ma définition de sens au travail était d’avoir un métier plus concret.

Je pense notamment à travailler dans la réinsertion pro ou à me former pour pouvoir aider d’autres personnes dans leur reconversion. J’ai aussi une petite voix qui me dit que je pourrais transformer mon amour pour les animaux en un métier. J’ai donc également l’idée de reprendre des études pour devenir auxiliaire vétérinaire.

En tout cas, j’ai la chance de pouvoir m’accorder le temps de choisir et c’est plutôt agréable.

 

 

Tu viens de lancer le compte instagram “J’peux pas, j’ai chômage” pour dénoncer la vision négative des périodes d’inactivités. Pourquoi ce coup de gueule ?

Tout-à-fait, je me suis rendu compte que le chômage était un vrai sujet de société. Aujourd’hui, le travail y occupe une place centrale et les personnes au chômage sont confrontées à une stigmatisation qui va les exclure d’une certaine norme sociale.

Pourtant, dans une vie professionnelle, on a tous des moments de pause, qu’ils soient choisis ou subis et c’est important de dédramatiser la situation. J’ai donc créé ce compte car j’en avais marre d’entendre toujours les mêmes réflexions, clichés et inquiétudes à ce sujet.

On a tendance à faire culpabiliser les personnes au chômage, car on les perçoit comme profitant du système en étant payées à « ne rien faire », mais il ne faut pas oublier que c’est avant tout un droit pour lequel elles ont cotisé. Alors, peu importe si on se retrouve dans cette situation après un licenciement, une envie de reconversion, un burn-out ou parce que, tout simplement, on ne se sentait plus à sa place dans son travail, toutes ces raisons sont totalement valables.

J’aimerais donc, à travers ce compte, montrer que les périodes de chômages peuvent être aussi le moment de se reconnecter à ses envies profondes, afin de mieux appréhender sa vie professionnelle future. J’ai également envie de partager ma réflexion sur la quête de sens au travail, de la reconversion et du chemin à parcourir pour trouver la voie qui nous convient.

 

 

Cela nous amène aussi au fait que notre identification dans la société passe avant tout par notre identification à notre travail. Pourquoi c’est problématique selon toi ?

C’est vrai que la fameuse question « Tu fais quoi dans la vie ? », arrive souvent très rapidement dans une discussion quand on rencontre quelqu’un pour la première fois. C’est un passage obligé pour se présenter socialement, comme si, le métier qu’on exerçait était une grille de lecture pour nous mettre dans une case. Et je trouve que c’est en effet problématique que le simple fait de mentionner notre travail donne un certain nombre d’informations sur notre stabilité financière, nos diplômes, notre ambition et bien d’autres choses qui définissent notre statut social et surtout notre place dans l’échelle sociale.

On confond donc le « Qui es-tu ? » avec le « Que fais-tu ? ». Alors, même si nous passons la majorité de notre temps à travailler, nous ne sommes pas notre travail, alors arrêtons de nous définir à travers ce prisme. De plus, on a tendance à penser que c’est ce qui nous rend utiles à la société.

Mais comment nous blâmer ? Notre parcours scolaire et étudiant consiste majoritairement à trouver quelles études on va faire pour trouver quel métier exercer. Alors évidemment, il y a plein de métiers utiles, mais pour beaucoup le travail est juste un moyen alimentaire de s’épanouir dans sa vie, à côté. Personnellement, je me sens plus utile en donnant bénévolement des cours à une petite fille qu’en faisant des tableaux Excel pour calculer le taux de conversion d’un site internet.

Enfin, il ne faut pas oublier que pour beaucoup, le monde du travail peut être source de difficultés et que ça peut être une réelle souffrance d’en parler (burn-out, harcèlement, ennui, pression à la performance, licenciement économique en prévision, etc.) Et que fait-on des personnes sans emploi, à la retraite, ou en arrêt maladie longue durée ? Notre métier n’est pas notre identité. Demandons-nous plutôt quels sont nos rêves, nos envies, ce qui nous anime dans la vie.

 

 

 

Pour toi, donc, l’inactivité (professionnelle) est quelque chose de très bénéfique. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?

Oui, on confond souvent inactivité professionnelle avec inactivité au global, voir paresse. Encore une fois, le cliché du « je travailles donc je suis » nous poursuit. Comme si, la perte d’un emploi se résumait forcément au vide, à l’ennui et à la perte de toute motivation.

Pourtant, je suis persuadée que les pauses sont bénéfiques. Quand on n’est plus dans le tunnel métro/boulot/dodo, tout en conservant un minimum de revenu, il y a une forme de lâcher-prise qui s’opère et cela permet de se recentrer sur ce qui compte vraiment et de faire des choses qui nous font du bien.

De mon côté, j’ai recommencé l’équitation qui était une passion d’enfance, je lis beaucoup plus qu’avant, je suis bénévole dans des associations et je fais plus de sorties culturelles (il y en a beaucoup qui sont gratuites ou à prix réduit pour les demandeurs d’emploi.)

En somme, l’inactivité nous amène à faire des choses qui nous ressemblent et ça peut-être l’occasion d’apprendre quelque chose de nouveau, d’entreprendre un projet, de s’engager pour une cause qui nous est chère, de créer, d’écrire, de lire etc… Qui sait ? C’est peut-être le début d’une nouvelle vie professionnelle.

Cette période est aussi un très bon moment pour apprendre à ne rien faire et se dire que c’est complètement ok. On est dans une société où la productivité est beaucoup plus valorisée que le bien-être et c’est un vrai problème. Alors si on passe des journées à ne rien faire on ne culpabilise surtout pas. Pour moi, c’est aussi en se laissant du temps que les idées viennent. Et ces moments peuvent même nous rebooster pour arriver plus enthousiaste que jamais dans notre prochain emploi.

 

 

Tu dénonces aussi la vision du “CDI” comme saint-graal après les études… qui se solde cependant pour beaucoup sur une grosse crises existentielle. Qu’est-ce qui ne va pas actuellement dans ce système ?

C’est vrai que comme beaucoup de jeunes diplômés, je me suis pris de plein fouet la réalité de la vie professionnelle quand j’ai été embauchée en CDI après mon bac+5. J’avais l’impression d’être à des années-lumière de l’épanouissement professionnel qu’on m’avait vendu en école de commerce. Je ne me sentais pas à ma place, je m’ennuyais et j’avais l’impression que mon travail consistait principalement à brasser du vent. Et j’étais loin d’être un cas isolé.

Alors, oui, le CDI apporte une certaine sécurité avec des congés payés, une mutuelle et une retraite, mais il demande aussi de s’adapter aux méthodes de travail d’une entreprise. Beaucoup de jeunes aspirent à plus de flexibilité, d’autonomie et de d’évolution et il y a encore beaucoup d’entreprises qui ne répondent pas à leurs attentes.

On retrouve alors de plus en plus de parcours atypiques avec des jeunes qui changent de boîte tous les deux ans, puis, qui envisagent de se mettre à leur compte ou de se reconvertir. Malgré les risques financiers et la perte de certains avantages sociaux, ils n’hésitent plus à franchir le cap.

Je pense également que le système éducatif a son rôle à jouer et le moment du choix d’orientation n’est pas évident pour tout le monde. Il y aurait sûrement moins de crise existentielle post-études si on passait plus de temps à apprendre à se connaître soi, ses valeurs et ses envies profondes plutôt que d’essayer de rentrer dans une case au plus vite pour exercer tel ou tel métier.

 

 

 

Avec toutes les reconversions et/ou les passages au statut d’indépendant, on voit bien que ce sujet est un vrai sujet de société. Comment vois-tu ce phénomène évoluer ?

Effectivement, c’est un phénomène qui prend de plus en plus de place dans les médias et les discussions que l’on peut avoir avec notre entourage. On voit bien que ce questionnement touche des personnes, de tout âge et de toute classe sociale. Je dirais même que ça s’est accéléré ces dernières années, et encore plus avec la crise sanitaire qui a modifié profondément les conditions de travail et qui a eu l’effet d’un vrai déclic pour beaucoup.

C’est aussi de plus en plus facile de passer le cap matériellement avec les aides de Pôle emploi, du compte personnel de formation, et des services proposés par certaines entreprises de l’économie sociale et solidaire.

Je pense notamment à Chance, qui propose un coaching digital pour trouver sa voie et qui s’engage à intégrer dans leur parcours des personnes avec un faible revenu. Tout cela rend la mobilité professionnelle plus accessible que jamais, et lui donne une visibilité concrète qui peut rassurer ceux qui hésitent. Concernant les travailleurs indépendants, il y a encore une certaine inégalité par rapport aux droits sociaux que peuvent apporter un CDI, mais cela tend également à changer. Il me semble qu’il y a tout un tas de mesures qui sont prévues en 2022 pour améliorer leur statut.

On observe également de plus en plus d’entreprises qui proposent des nouveaux modes de travail avec la semaine de 4 jours, le télétravail, et la possibilité de travailler d’une autre ville tout au long de l’année. La tendance est donc d’accorder plus de libertés et de flexibilité aux salariés tout en maintenant un bon niveau productivité.

 

 

 

Si on fait le lien avec le “future of work”, comment verrais-tu nos parcours pro évoluer ?

Aujourd’hui, on n’est plus du tout dans le parcours professionnel de nos grands-parents, voir nos parents, qui faisaient carrière dans une seule et même boîte. Ce modèle est remplacé par des parcours moins linéaires et moins tracés d’avance. On change de boîte plus rapidement, on prend des pauses, on se forme à un nouveau métier, on entreprend, on reprend des études, on se reconvertit à nouveau, on part à l’étranger, on devient freelance, etc.

Tout est plus facilement accessible et les possibilités de métiers sont alors démultipliées. On entend aussi beaucoup parler en ce moment des slasheur/slasheuses. Ce sont des personnes qui exercent plusieurs métiers à la fois, elles sont anti métro/boulot/dodo et recherchent avant tout l’épanouissement personnel dans leur job.

Les situations professionnelles peuvent donc évoluer très rapidement parce que le besoin de liberté, d’autonomie et de flexibilité devient une priorité. On pourrait croire que tous ces phénomènes permettent de trouver un certain équilibre vie pro/vie perso, mais je trouve qu’au contraire, la barrière est de plus en plus fine.

En effet, avec le télétravail, les moyens de communication et le fait de travailler à son compte, l’environnement pro et perso finit par se confondre pour n’en former qu’un. Alors, finalement, le future of work « rêvé », c’est peut-être tout simplement d’avoir un travail qui nous ressemble au point de ne plus avoir l’impression que ça en est un ?

 

 

 

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