Concilier digital nomadisme et vie familiale : le témoignage de Julie Houmard

A 40 ans, Julie parcourt les routes du monde avec son mari et son fils de 13 ans. Elle nous parle de son double statut de freelance digital nomade et de maman. Un témoignage passionnant dans un contexte où l’essor du télétravail et du travail en “remote” encourage chacun à se poser la question d’un changement de mode de vie.

Peux-tu te présenter rapidement toi et ton métier ?

Je suis Julie, Community manager et rédactrice web freelance depuis 3 ans. J’ai 40 ans, je suis d’origine bretonne et maman d’un ado de 13 ans. Avec mon mari et mon fils, nous avons quitté la région parisienne en 2017 pour vivre à l’étranger, principalement en Asie du Sud-Est.

Quel a été ton parcours et quel a été le déclencheur pour te lancer dans le mode de vie digital nomade ?

Je travaille dans la communication et, avant notre vie nomade, j’ai été salariée dans une agence de publicité parisienne pendant plus de 10 ans. Mon parcours de digital nomade est étroitement lié à ma vie personnelle. Mon mari est Mauricien et toute sa famille vit à Maurice. Nous sommes très attachés à cette île et j’ai réalisé que nous aurions toute notre vie à choisir entre la France ou Maurice. En étant salariée, où que nous vivions, nous ne pouvions voir la famille que quelques semaines par an, au bon vouloir de nos employeurs respectifs. Or, nous aspirions à une totale liberté géographique. Ça a été l’élément moteur de notre choix de vie. Bon, finalement, on ne s’est pas limités à la France et l’île Maurice 🙂

 

Sur ton blog, tu parles de ton expérience, et tu expliques notamment que ton mari et toi avez dû vous former pour pouvoir exercer vos nouveaux métiers. Comment cette formation s’est passée ? Par quels moyens vous êtes-vous formés ? En combien de temps ? Est-ce que c’était plutôt facile ou as-tu rencontré des difficultés ?

Avant de quitter l’agence de publicité qui m’employait, j’ai pu bénéficier d’une formation de Community manager au CFPJ. J’ai adoré et eu le sentiment d’avoir trouvé ma voie ! Une fois que nous sommes partis, j’ai investi dans une formation de rédacteur web SEO. Deux activités très complémentaires, qui me plaisent et qui peuvent s’exercer à 100 % en ligne. Mon mari, lui, a démarré un MBA de 2 ans, à distance, dans une université anglaise. De mon côté, c’était des formations plutôt courtes, de quelques mois. Pour mon mari, c’était beaucoup plus intensif. Il a dû faire quelques déplacements à Londres pour des examens et soumettre un mémoire pour l’obtention de son diplôme.

 

À travers ton projet et le compte Instagram « Du Jus dans le Citron » on comprend que tu aides les nouveaux entrepreneurs et partager ton savoir-faire aux personnes souhaitant se lancer dans l’aventure de l’entrepreneuriat. Quel est le meilleur conseil qu’on ait pu te donner lorsque toi-même tu voulais te lancer dans cette vie de digital nomade ?

Avec ma meilleure amie, Céline, nous avons réuni nos compétences pour aider les entrepreneurs qui se lancent via notre site web Du jus dans le citron et un compte Instagram vitaminé du même nom. Céline accompagne les porteurs de projets à construire une activité solide et rentable et moi, je les aide à faire connaître leur entreprise, leurs produits ou leurs services, en communiquant sur le web. Nous avons toutes les deux lancé notre entreprise et avons à cœur d’accompagner ceux qui rêvent à leur tour d’entreprendre et de vivre pleinement de leur activité.

Le meilleur conseil qu’on m’ait donné, je l’ai entendu lorsque je vivais encore à Paris et que je fantasmais sur cette vie de digital nomade, avec des voyages plein la tête. On m’a dit : “digital nomade ou tourdumondiste, il faudra choisir”. Effectivement, à moins d’avoir déjà un business qui tourne super bien et qui n’ait presque plus besoin de toi, il est illusoire de croire qu’on va pouvoir faire un tour du monde et travailler en même temps ! Être digital nomade, c’est voyager, mais c’est avant tout travailler. Bien sûr, on choisit notre cadre de vie et il peut changer régulièrement, mais il faut que ce soit compatible avec le travail, sinon le rêve s’arrêtera très vite.

 

 

Être digital nomade, c’est déjà une forme de marginalité à la base. Mais en tant que mère, les remises en question et le sentiment de culpabilité doivent être décuplés… le ressens-tu et si oui, comment gères-tu cela ?

Clairement, à 40 ans et lorsqu’on est parent, on ne correspond pas au profil type du digital nomade ! Mais ce style de vie est possible aussi en famille. Ça pose beaucoup de questions, notamment en ce qui concerne l’instruction des enfants. Il faut aussi assumer la distance que l’on met entre ses enfants et sa famille, notamment les grands-parents. Je crois que lorsque les enfants sont jeunes, c’est quand même nettement plus facile. Tant qu’on leur apporte ce dont ils ont besoin et que les parents sont heureux, ils le sont aussi ! En grandissant, ça peut devenir un peu plus complexe. Le manque de la famille et les copains restés en France se fait davantage sentir. À 13 ans, notre fils sait nous faire comprendre que ce mode de vie, c’est notre rêve, mais plus vraiment le sien. Alors, rester en France pour lui faire plaisir ou partir et continuer notre vie de digital nomade ? La culpabilité peut aussi faire partie du voyage et il faut faire avec ! L’essentiel est de trouver le meilleur compromis pour que chacun de nous soit le plus heureux possible.

 

 

La responsabilité liée à la parentalité impacte-t-elle ton choix de destination ? Si oui, comment choisis-tu ?

La sécurité est le premier critère. Voyager, découvrir, expérimenter, oui, mais en évitant de se mettre en danger. On essaye aussi de trouver des destinations qui nous plairont à tous les trois. Mon mari ne jure que par l’Asie. J’adore aussi, mais je suis ouverte à d’autres destinations ! Aujourd’hui, notre fils nous demande de ne pas trop s’éloigner de la France donc ça fait partie des critères de choix de notre prochaine destination. Ce sera certainement un pays d’Europe. Entre l’Espagne et le Portugal, notre cœur balance. Notre fils ayant commencé les cours d’espagnol cette année, on se dit que ça peut être une bonne idée d’aller vivre en Espagne. Voilà, par exemple, comment la parentalité influence nos choix de destination en ce moment 😉

 

Comment gères-tu la scolarité de ton fils ?

La première année de notre vie nomade, nous avions opté pour l’instruction en famille. Nous avions pris rendez-vous avec son institutrice de l’époque qui avait été super rassurante. J’ai aussi une amie qui a fait l’école à la maison à ses enfants avec beaucoup de plaisir. On partait confiants et, certainement, un peu naïfs ! Honnêtement, l’école à la maison n’est pas notre meilleur souvenir de voyage ! On a fait le bilan au bout de 9 mois et après discussion avec notre fils, on a décidé de choisir une destination où il pourrait aller à l’école. Les deux années suivantes, nous avons vécu à Bali et notre fils fréquentait une petite école anglaise. L’avantage, au-delà de la langue, c’est qu’il y avait une certaine souplesse. Il allait à l’école, mais on a pu s’autoriser aussi quelques semaines d’école à la maison lors de nos différents voyages.

 

Dans quel état d’esprit ton fils vit-il ce mode de vie ?

Il avait 9 ans lorsque nous sommes partis et il était aussi enthousiaste que nous ! Il a aimé la partie voyage, moins l’école à la maison ! Je me souviens qu’au bout d’un an à vadrouiller, il nous a dit “mais, au fait, on rentre quand ?!”. Il était temps de poser un peu nos valises, de retourner à l’école et de créer des relations amicales plus durables. Il a aimé la vie à Bali pendant 2 ans, il s’y est fait des amis et se voyait bien y rester. Pour autant, à chaque retour en France, pour rendre visite à la famille, les départs étaient difficiles. Et puis il y a eu la pandémie de Covid-19 qui a été un tournant. Plus d’école, plus de copains, plus de loisirs et nous n’étions pas sûrs de pouvoir passer l’été en France comme chaque année. Pour notre fils, ça a été dur. Finalement, nous avons pu venir en Bretagne, mon fils et moi, et mon mari est resté à Bali. Le problème, c’est que les frontières indonésiennes sont restées fermées et elles le sont encore ! Mon mari nous a donc rejoint en France depuis 6 mois. Nous réfléchissons à un nouveau départ, mais après 6 mois dans un collège breton et de nouveaux copains, notre fils, devenu ado, n’a pas franchement envie de repartir. Il va donc falloir faire des concessions et trouver un compromis qui nous convienne à tous les trois !

 

Quels sont pour toi les bénéfices (éducation, développement…) et au contraire les difficultés ?

J’y vois un énorme avantage pour l’ouverture d’esprit, les rencontres que font les enfants, les expériences qu’ils vivent, les langues qu’ils apprennent… Par contre, il ne faut pas trop compter sur eux pour prendre conscience à leur âge de tous ces bénéfices. Ce qui est génial pour nous, est devenu le quotidien de notre fils depuis presque 4 ans.
Côté difficultés, pour nous, ça a été l’instruction. Nous ne sommes pas tous aptes à enseigner ! Lorsque les enfants sont petits, c’est certainement moins compliqué, mais ils ont souvent besoin de plus d’attention. Il faut pouvoir jongler entre temps de travail et temps à consacrer aux enfants et c’est souvent difficile quand on a une activité à faire tourner. Le lien social est aussi un élément à prendre en compte. On peut faire beaucoup de rencontres passionnantes lorsqu’on est digital nomade, mais la plupart seront éphémères. Certains enfants s’investissent beaucoup dans leurs relations amicales, ça peut être difficile pour eux.

 

 

Les enfants d’expats deviennent souvent à leur tour expats… A ton avis, est-ce pareil dans le nomadisme digital ? Ton fils envisage-t-il la vie à travers le prisme du voyage ou au contraire est-il détaché de ce mode de vie dans sa projection à lui ?

La réalité, c’est qu’à 13 ans, après 4 ans de voyage, notre fils aspire, à, je cite, “une vie normale” ! Ce qui signifie pour lui, vivre en France et ne plus bouger ! Il adore toujours voyager, mais rêve plutôt de vacances, ici et là, pas d’une vie faite de voyages comme ses parents. Pour répondre à la question, à l’heure actuelle, il est complètement détaché, voir en opposition avec ce mode de vie ! Par contre, dans son esprit, il n’y a pas de limite. Il sait qu’il pourra vivre où bon lui semble, ou presque. Je suis curieuse de voir où il construira sa vie dans quelques années !
Le développement du télétravail, la digitalisation de nos activités professionnelles et la valorisation d’un management de la responsabilité va certainement pousser de plus en plus de parents à privilégier un meilleur équilibre vie privée / vie professionnelle en partant à la campagne, en étant davantage à la maison, etc.

 

A ton avis, qu’apporte ce nouveau statu quo du point de vue de la parentalité et de la vie de famille ?

Je crois que pour arriver à un certain équilibre, ô combien difficile à trouver, il est nécessaire de décloisonner la vie professionnelle et la vie privée. Nos choix professionnels ont forcément un impact sur notre vie privée et inversement. Le télétravail n’est en rien une solution magique, mais, même lorsqu’il est possible et souhaité par les salariés, certaines entreprises sont encore très frileuses. Il est temps qu’elles accordent leur confiance à leurs collaborateurs qui, lorsqu’ils sont responsabilisés, le leur rendent bien.

En 2011, j’ai été en télétravail total pendant un an depuis l’île Maurice. Une expérience géniale, qui a très bien fonctionné autant pour moi que mon employeur. Parce que je gérais très bien le télétravail, j’ai cru que je gérerais tout aussi bien le digital nomadisme en tant que freelance. Mais être salarié en télétravail et digital nomade indépendant sont deux choses qui n’ont rien à voir. Depuis que je suis indépendante, j’ai arrêté de vouloir séparer le pro du perso, car ça me semble tout bonnement impossible. Le travail a pris une place énorme dans ma vie : je suis devenue la seule et unique responsable de mon activité, de mes revenus, de la gestion de mon temps…

Beaucoup de responsabilités, mais aussi de libertés ! Choisir son cadre de vie, ses horaires, ses contraintes, s’épanouir professionnellement, faire des erreurs aussi, assumer chacune de ses décisions… C’est à la fois exaltant, gratifiant et épuisant !

 

D’un point de vue sociétal, quels sont les apports de ce mode de vie en tant que femme et mère ?

En décidant de devenir digital nomade, j’ai l’impression d’avoir pris le contrôle de ma vie personnelle et professionnelle, après avoir vogué des années au gré du vent. Ça n’est pas désagréable de se laisser porter, mais c’est une sensation unique que de reprendre la main. Je me sens beaucoup plus forte aujourd’hui qu’hier.

En tant que parent, on s’interroge souvent. Est-ce la bonne décision ? Et, quoi qu’on fasse, vivre à Paris ou à la campagne, être souvent en déplacement ou travailler de nuit, on impose toujours nos choix à nos enfants. Les nôtres peuvent sembler plus contraignants vis-à-vis des enfants, car ils sortent de l’ordinaire. Mais en vivant cette aventure avec nous, nos enfants prennent conscience qu’il existe mille et une façons de vivre, de penser, de manger, de parler. Je crois que ça les rend beaucoup plus tolérants et ouverts.

Nos décisions leur montrent aussi qu’on peut convenir de la vie que l’on souhaite mener, qu’il y a de multiples possibilités personnelles, professionnelles ou géographiques. On a juste gommé un peu les frontières, repoussé quelques limites et, avec ces éléments en tête, ils feront leur propre choix de vie.

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